Gram. Polycop : L'explication des faits de langue
Hello les girls ! Je mets sur le blog ce que R. Merry nous a envoyé la semaine dernière car Anne-Cé n'a pas pu l'ouvrir. Voilà poule, maintenant tu pourras vérifier si tu l'as ou pas.
JessOuille.
L'EXPLICATION DES FAITS DE LANGUE AU CAPES
1. REPERAGE DU PROBLEME
1.1. Il s'agit d'identifier et de décrire le(s) problème(s) posé(s) par les éléments du texte qui ont été soulignés, naturellement en respectant scrupuleusement le soulignage proposé (en fait, imposé!), que l'on respectera scrupuleusement. La première question à poser concerne l'ensemble du segment souligné : est-ce un constituant complet ? Si c'est le cas, quelle en est la nature (la catégorie) et la fonction ? Pose-t-il un problème de détermination nominale, de détermination verbale, de syntaxe (de construction) etc. ?. On doit à ce stade procéder à un inventaire des éléments à commenter, avec, si c'est possible et utile, un étiquetage, et éventuellement un découpage en morphèmes. Par exemple, on analysera la séquence soulignée dans la phrase qui suit comme réductible à la suite de morphèmes qui figure à droite:
It had been raining heavily. -ED + (HAVE + -EN) + (BE + -ING) + RAIN
a) morphème dit Passé (conventionnellement désigné par -ED) ;
b) forme dite "perfective" (constituée de HAVE et de la terminaison du Participe Passé, conventionnellement désignée par -EN) ;
c) forme dite "progressive" (constituée de BE et de -ING, terminaison du Participe Présent) ;
d) verbe lexical (rain).
1.2. Il faut cependant, même à ce stade précoce, éviter d'en rester à une attitude purement descriptive et contemplative, et autant que faire se peut, poser un ou plusieurs problèmes (l'étiquetage des formes lui-même peut faire problème). Le minimum sera d'annoncer que l'on a à justifier la présence dans la suite à analyser de chacun des morphèmes que l'on vient d'isoler et d'étiqueter - fût-ce de façon provisoire (dans l'exemple qui précède, il s'agira de justifier le choix fait par l'auteur de -ED, de (HAVE + -EN), et de (BE + -ING).
On pourra être amené à signaler que la séquence considérée (e.g. John had several watches stolen from the shop) peut hors contexte avoir plusieurs sens possibles et que le problème va être de voir quel sens particulier est retenu dans le contexte particulier du texte étudié. Quand c'est possible et justifié, il est bon (pour éveiller l'intérêt) de montrer le caractère paradoxal ou apparemment exceptionnel etc. du phénomène à étudier (e.g. on a ENOUGH après un nom: The fact that he did so much is proof enough that Mary's ideas were relevant to him), bien qu'évidemment on doive s'efforcer dans l'exposé lui-même de le rattacher à des phénomènes bien connus. Un repérage bien fait permet aussi souvent d'avancer certaines hypothèses (que l'on se propose de vérifier), et d'amorcer la réflexion. Bref, il s'agit de lancer le débat dans la bonne direction.
2. EXPLICATION
2.1. On sera souvent amené à dégager la valeur fondamentale, centrale (l'invariant de sens, le "signifié de puissance" etc.) d'une forme donnée (par exemple pour -ED, la notion de distance, de désactualisation, de fiction, ou de présupposition non-réelle) en la justifiant brièvement, au besoin par quelques exemples (pris, si possible, dans le texte lui-même).
2.2. On aura recours ensuite au contexte, contexte de droite ou de gauche, contexte étroit de la phrase, ou contexte large du paragraphe ou du texte tout entier, considérée dans son contenu littéral et/ou littéraire (le commentaire grammatical cherche lui aussi à reconstruire du sens; comme le commentaire littéraire, il vise à "faire signifier" le texte - cf. Conclusion).
La confrontation avec les éléments pertinents du contexte permet soit de justifier l'apparition de la forme examinée, soit de rendre compte de l'effet de sens (le "signifié d'effet") qui se manifeste, et qui est dû à l'interaction entre la valeur fondamentale de la forme et le contexte. Par exemple, dans John must be repairing the car, l'auxiliaire modal MUST a la valeur dite épistémique (modalité de la connaissance), qui s'accorde bien avec une valeur interprétative de BE + -ING, et non pas la valeur pragmatique (modalité de l'action), exclue par la valeur stative et partiellement rétrospective (procès partiellement accompli) de BE + -ING, en l'absence d'un repère temporel dans l'avenir (cf. par contre You must be doing your homework when I get back from the office).
Il conviendra ici de bien veiller à distinguer ce qui dû à la forme examinée et ce qui n'est dû qu'au contexte (ce qui permet, par exemple, de voir que BE + -ING n'a pas en soi la vertu de renvoyer à l'avenir, cette forme est seulement compatible avec le renvoi à l'avenir, le Présent simple aussi du reste - comparer John is dining at the Wilsons' tomorrow , John dines at the Wilsons' tomorrow , et John is not in, he’s dining at the Wilsons' ).
Pour prendre un exemple particulier, dans le contexte, de nombreux éléments peuvent avoir une influence sur la valeur particulière que prend un auxiliaire modal : la nature du sujet, celle du procès, la présence de marques aspectuelles comme HAVE + -EN ou BE + -ING (cf. ci-dessus), la présence de la négation ou de tel ou tel adverbe, la marque de Temps accompagnant (toujours) le modal, le type de proposition (indépendante ou subordonnée), le type d'énoncé (interrogatif ou déclaratif) mais aussi (et on oublie souvent d'en parler) la prosodie (essentiellement l'intonation et l'accent de phrase).
2.3. Il est souvent utile et nécessaire de procéder à des manipulations pour mettre en évidence certaines valeurs ou propriétés des éléments à étudier.
2.3.1. Les changements apportés au texte d'origine peuvent donner trois types de résultat:
- on peut obtenir une paraphrase, c'est-à-dire quelque chose qui est équivalent sur le plan sémantique (i.e. celui du sens). Il faudra ici être très prudent et garder à l'esprit que l'équivalence sémantique n'est jamais totale, et que deux énoncés de forme différente n'ont jamais exactement la même valeur sur tous les plans (ils ne sont pas strictement interchangeables; cependant, ils peuvent partager une propriété commune qui est cruciale dans la démonstration. Par exemple, si dans un texte on peut paraphraser John may come par It is possible that John will come et par Perhaps John will come, on sait que l'on a affaire au MAY épistémique, et non pas au MAY pragmatique, qui n'est pas paraphrasable ainsi. On peut aussi utiliser une glose en français dans certains cas.
- on peut obtenir un changement de valeur de la séquence manipulée, dont on devra bien sûr tirer toutes les conséquences. Par exemple, si l'on passe de Can you see what I mean? à Do you see what I mean?, on a un changement de sens, qui montre que même avec un verbe de perception, CAN ne désigne pas le fait lui-même (comme DO), mais virtualise: dans l'exemple donné, il signifie bien "parvenir/arriver à", et on n'est pas très loin de l'idée de "être en mesure de", "être capable de". De même, I can see what you mean n'a pas vraiment le même sens que I see what you mean, tout ceci contribuant à montrer l'insuffisance de l'idée qu'avec un verbe de perception, CAN désigne la perception effective (il y a d'autres arguments).
- on peut obtenir une impossibilité, dont on devra bien sûr également tirer toutes les conséquences. Par exemple, à partir de the parents of the boy killed in the crash, on ne peut guère obtenir * the boy killed in the crash's parents (l'astérisque * signalant une séquence agrammaticale, incorrecte). Ceci devra faire l'objet d'une explication (qui est, en gros la suivante: un groupe nominal comme the boy killed in the crash, qui contient au niveau sous-jacent une relative - laquelle a été réduite, comme le montre la paraphrase the boy who was killed in the crash, ne peut être employé au Génitif - cf. l'impossibilité de *the man who came last night's daughter). Il est recommandé d'être très prudent avec les énoncés agrammaticaux; il ne faut pas en couvrir le tableau, surtout si l'on omet de mettre les astérisques (il est même plus prudent de les rayer carrément, le jury n'oubliant pas que le candidat, s'il est admis, aura devant lui des élèves, que l'on ne peut exposer à des énoncés incorrects qu'avec la plus grande prudence).
2.3.2. Les grands types de manipulation sont les suivants:
- effacement (suppression) : par exemple on passe de See to it that everything is ready on time à See everything is ready on time . Il faudra naturellement tirer une conclusion (à savoir que si la préposition TO n'est pas séparée de THAT par IT, elle disparaît; on vérifiera rapidement qu'il y a un principe général selon lequel toute préposition disparaît ainsi au contact direct de THAT, avec de très rares exceptions telles que IN ou EXCEPT).
- insertion (addition, ajout): par exemple à partir de the only film I saw last year, on peut obtenir the only film that I saw last year (mais pas * which I saw...) ce dont il faudra tirer des conclusions. A partir de What do you think happened to them?, par contre, on ne peut obtenir *What do you think that happened to them?, ce dont il faudra également tirer des conclusions (en expliquant pourquoi le marqueur de subordination THAT est inacceptable dans cette structure).
- déplacement (mouvement): par exemple, à partir de John took the curtains down last night, on peut obtenir Last night, John took the curtains down (il faudra commenter le changement produit par cette manipulation, laquelle contribue à montrer que last night est un complément dit traditionnellement circonstanciel; essentiellement périphérique, il est d'ailleurs suppressible).
- permutation (double déplacement): par exemple à partir de John took down the curtains, on peut obtenir John took the curtains down, ce qui montre que down est ici, non pas une particule transitive (i.e. une préposition), mais une particule intransitive (i.e. une particule adverbiale). Par contre, à partir de He was walking down the street, on ne peut obtenir *He was walking the street down (down est ici une particule transitive, qui doit donc être suivie de son complément, the street).
- remplacement (substitution): par exemple à partir de John took down the curtains, on peut obtenir en substituant un pronom à the curtains: *John took down them et John took them down (ce qui confirme la conclusion donnée ci-dessus). On pourra dans certains cas, en remplaçant un groupe de mots par un seul mot sans grand changement de sens, montrer que le groupe remplacé constitue une unité. Par exemple, à partir de Some of the hostages will be let go, on peut obtenir Some of the hostages will be released, ce qui tendra à prouver que dans le premier énoncé, l'expression let go, passivée en bloc, fonctionne comme une locution verbale ayant une cohésion sémantique et syntaxique (autre exemple, remplacer He was made fun of par He was ridiculed, d'où l'on conclut que make fun of fonctionne comme un verbe transitif simple, et donc que c'est une locution, une sorte de verbe complexe - transitif).
Toutes ces opérations reviennent en définitive à des combinaisons variables de l'addition et de la suppression (effacer, c'est remplacer par zéro, insérer, c'est au contraire remplacer zéro par rien, déplacer, c'est effacer à un endroit et insérer à un autre). D'autre part, on doit toujours manipuler (et raisonner) en fonction de deux axes:
1° l'axe syntagmatique, qui est celui des combinaisons, celui sur lequel se succèdent linéairement les unités syntaxiques (c'est l'axe de la chaine parlée). On peut procéder sur cet axe à des permutations, au sens large de remaniements de l'ordre des mots (e.g. actif -> passif)
2° l'axe paradigmatique, qui est celui des substitutions possibles à tel point de la chaine (c'est l'axe des choix). On peut procéder sur cet axe à des commutations (et montrer par exemple qu'à tel endroit de la chaine, il y a une opposition entre SOME et ANY, SHAL et WILL, ou entre zéro et tel marqueur, c'est-à-dire entre absence et présence de tel élément - on n'oubliera jamais le principe fondamental selon lequel les langues sont essentiellement des systèmes d'oppositions, dans lesquels les éléments ne valent que les uns par rapport aux autres : tous les choix sont significatifs, et de ce point de vue, l'absence de choix est un choix parmi d'autres... le choix de l'absence!).
Ces deux dimensions (que l'on peut se représenter comme respectivement horizontale et verticale) sont fondamentales, et on doit toujours les garder présentes à l'esprit lorsque l'on procède à des manipulations, visant à mettre au jour des propriétés.
3. ELARGISSEMENT DU PROBLEME
Il est souvent possible, et utile, une fois que l'on a bien identifié et expliqué un phénomène, de citer d'autres manifestations de ce même phénomène en anglais (plus généralement, il est bon de nourrir son exposé d'exemples variés, idiomatiques, éclairants). Par exemple, supposons que l'on ait à analyser la forme knew dans I wish I knew the answer. On pourra dans un premier temps montrer que l'adverbe now ne serait pas incompatible avec ceténoncé. Donc le -ED (morphème Passé) du Prétérit knew n'a pas une valeur temporelle, mais une valeur modale, plus précisément d’irréel (on dit aussi contrefactuel : l'énoncé à analyser implique en effet I do not know the answer). Une fois effectuée cette petite démonstration, il est bon de citer d'autres cas d'emploi du Prétérit dit modal en anglais, semblables (If I knew the answer, I would tell you), ou un peu différents (I'd rather you came with us, It's time the children went to bed, Any student who didn't know this would derserve to fail, etc.)
On pourra comparer ce que l'on a à analyser dans le texte, non seulement avec d'autres cas en anglais, mais avec des phénomènes observables dans d'autres langues que l'anglais: par exemple, on pourra comparer When John comes, I'll talk to him avec Quand Jean viendra, je lui parlerai, mais aussi avec Cuando Juan venga, hablaré con él (l'espagnol a un subjonctif, mode du virtuel par excellence, dans ce cas!). La comparaison avec le français sera sans aucun doute la plus facilement utilisable, et il faut toujours penser à ce que donnerait la traduction du passage à expliquer. Cependant, il faut aussi savoir que la traduction à elle seule ne suffit pas. elle ne peut qu'éclairer ou étayer une argumentation donnée de façon indépendante, se référant au système de l'anglais considéré pour lui-même. Par exemple, si will n'apparaît pas après when dans l'exemple précédent, cela est dû au fonctionnement de WILL dans le système de l'anglais: d'une part le Présent simple, comme on l'a vu, peut parfaitement renvoyer à l'avenir en anglais, d'autre part WILL n'est pas un marqueur de futur, mais un auxiliaire modal, qui implique une prédiction fondée sur une inférence (étant donné X, j'ai toutes les raisons de croire que Y). Tout comme dans If John comes, I'll talk to him, le jugement modal qui vient d'être défini est très logiquement attaché, non pas à la proposition subordonnée, mais à la surordonnée (qui est ici la principale): c'est dans cette partie de la phrase qu'est effectuée l'opération modale décrite. On remarquera que, pour les mêmes raisons, WILL apparaît fort bien après WHEN lorsque celui-ci est adverbe relatif (There will come a time when you will understand ), et que par contre il n'apparaît pas dans un certain nombre d'autres cas où WHEN n'est pas impliqué (You will do what you like, The pupils who find the solution will get a good mark).
4. CONCLUSION
Il s'agit de reprendre sous une forme très condensée ce que l'on a dit à propos du point à expliquer, ou de faire ressortir tel ou tel point important de la démonstration. Lorsque cela est possible, il est très bon de faire le rapport entre le phénomène que l'on avait à expliquer et le contenu littéral et surtout littéraire (ou autre) du texte. Il ne faut pas oublier ici que l'analyse grammaticale ne vise qu'à mettre au jour, tout comme l'analyse littéraire, les opérations par lesquelles se construit le sens: il s'agit dans les deux cas de "faire signifier" un texte (qui rappelons-le, est étymologiquement un tissu, avec une trame, un entrelac d'éléments où tout se tient, où chaque partie n'a de valeur complète que par référence à l'ensemble). Il faut donc éviter la froideur des analyses purement formelles, et ne jamais perdre de vue l'intention de communication et la mise en oeuvre de moyens qui lui est subordonnée.
Le dernier conseil concernera la terminologie: elle doit inévitablement, à certains moments devenir technique, mais il faut à ce sujet faire plusieurs remarques: toutes les terminologies "d'école" (culiolienne, adamczewskienne, guillaumienne, générativiste etc.) sont admises, et le candidat peut de ce point de vue faire feu de tout bois. Mais il importe évidemment que les termes techniques employés soient clairement définis à chaque fois (par exemple, on dira que "le parcours est une opération qui consiste à passer en revue tous les éléments d'une classe sans s'arrêter à aucun" - c'est donc en un sens l'opposé de la stabilisation). Il faut bien évidemment que ces termes techniques soient employés à bon escient, et qu'ils éclairent vraiment le problème examiné. Il faut ensuite que les différents termes techniques employés le soient de façon cohérente (qu'il n' y ait pas d'incompatibilité entre eux). En tout état de cause, il faut se rappeler que les personnes que les candidats ont à convaincre du bien fondé de leurs analyses ne sont pas dans tous les jurys des spécialistes de linguistique. Il faut, quoi qu'il arrive, essayer de leur tenir un langage compréhensible. On peut tenir de fort bons raisonnements avec une terminologie "douce", entendons par là transparente, sans prétention, d'apparence non-technique, voire très traditionnelle (tout n'est pas à rejeter dans la grammaire traditionnelle!). Il ne faut pas oublier que l'explication de faits de langue est avant tout un exercice de communication. Il ne s'agit pas d'éblouir, mais de "faire voir". Et il faut se persuader qu'en matière de linguistique, comme du reste aussi en matière de littérature, on peut parfaitement se montrer intelligent tout en restant intelligible.
1 commentaire:
Coucou !!
Bon ben finallement c'est bien le doc que j'avais déja. Merci quand même ma poule.
Bizzzz
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